Le jardin est un espace de mémoire, de
temporalité, de mise en scène et d’émotion. À la fois réel et
symbolique, il propose une scène où la nature est domestiquée, ordonnée,
cultivée, mais jamais totalement contrôlée. Le cinéma, art du temps, du
regard et du récit, trouve dans le jardin un partenaire plastique et
poétique d’une rare intensité. Le thème du prochain Festival
International des Jardins de Chaumont-sur-Loire, Le jardin fait son cinéma, invite à explorer les correspondances formelles, narratives et symboliques entre ces deux arts.
Depuis les origines du cinéma, le jardin est un lieu de tournage. Filmer dans un tel “décor”
n’est jamais neutre. Il porte en lui une charge affective, un potentiel
dramaturgique incroyable. De la séquence bucolique à la scène d’effroi,
du lieu d’enfance au territoire fantastique, il peut être refuge ou
piège, utopie ou initiation, paradis ou allégorie.
Le cinéma partage avec l’art du jardin une même attention aux
perspectives, aux lignes et aux circulations. Tous deux organisent
l’espace pour guider le regard. Le jardin est scénographié pour être
parcouru, la succession des plans d’un film pour être lue. Dans les deux
cas, le mouvement engendre une narration implicite. Le jardin peut
alors être imaginé comme un dispositif cinématographique, une scène
mouvante où lumière, rythme, matière s’articulent dans le temps.
De nombreux cinéastes ont fait du jardin bien plus qu’un décor. Il n’est que de penser au Jardin des Finzi-Contini (1970) de Vittorio De Sica, au Jardin secret d’Agnieszka Holland (1993), au film de Miyazaki, Mon voisin Totoro (1988).
Autre bonne raison de rapprocher l’art du jardin du cinéma : la
question du temps. Le jardin pousse et se transforme, soumis aux saisons
et aux aléas du climat. Le cinéma, quant à lui, joue avec un temps
pluriel : il le dilate, le condense, le fragmente, le remonte. Filmer au
jardin, c’est donc inscrire dans l’image une temporalité mouvante,
évolutive ; c’est capter la lente évolution du monde vivant. Derek
Jarman, dans The Garden (1990), a fait du jardin un motif central, de même que Peter Greenaway dans Meurtre dans un jardin anglais (1982).
Au-delà de l’évocation de tous ces films, Le jardin fait son cinéma
invite à penser le jardin comme un dispositif narratif, qui articule
des séquences (parterres, allées, massifs, bosquets…), construit des
transitions (clôtures, seuils, ouvertures), module des intensités
(ombres et lumières, vides et pleins). Le paysagiste, à l’instar du
cinéaste, compose une œuvre séquentielle, polyphonique, où le promeneur
devient spectateur actif. Gilles Clément parle du jardin comme d’une “écriture en mouvement”, comme d’un “scénario vivant”. Pour Bernard Lassus, le paysage se déroule comme un film ou une bande d’images.
Chantal Colleu-Dumond
Directrice du Festival International des Jardins